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VERS UNE ENVOLÉE DES TAUX D’INTÉRÊT ?

Alors que les taux d’intérêt à long terme se sont hissés à un plus haut de sept ans aux Etats-Unis, ils devraient poursuivre leur progression au cours des prochains trimestres. Ils devraient aussi monter en France, comme dans le reste de la zone euro.

L’économie américaine a le vent en poupe. Le président de la Réserve fédérale (ou Fed, banque centrale des Etats-Unis) Jerome Powell a affirmé que les Etats-Unis profitaient “d’un ensemble de circonstances économiques remarquablement positives” et même que la phase d’expansion en cours pourrait se poursuivre “indéfiniment”, rapporte Reuters. “Une dynamique simple est en cours dans l’économie mondiale actuellement : les Etats-Unis sont en plein essor, tandis que le reste du monde ralentit ou même stagne”, relève à cet égard Kevin Logan, économiste chez HSBC, cité par Reuters.

Les solides statistiques parues mercredi aux Etats-Unis, notamment l’indice des directeurs d’achats dans les services, ont alimenté les craintes de tensions inflationnistes et donc les anticipations d’une nouvelle hausse, en décembre, des taux directeurs de la Fed (qui devrait en effet être incitée à tuer dans l’oeuf tout emballement). Ces évolutions ont porté le rendement de l’emprunt d’Etat américain à 10 ans à 3,23%, un plus haut depuis 2011, et le dollar à un pic de six semaines face à un panier de devises de référence. L’accélération inattendue de la croissance du secteur tertiaire le mois dernier outre-Atlantique nourrit en outre les espoirs de bons chiffres pour les créations d’emplois, qui seront annoncés vendredi 5 octobre. Une publication qui pourrait conforter la récente poussée du taux d’intérêt à 10 ans. Ce dernier se trouve aujourd’hui sur le fil du rasoir, avec le risque d’une nouvelle flambée à moyen terme. Voici pourquoi.

Les taux d’intérêt pourraient bondir aux Etats-Unis

Les intervenants, longtemps dubitatifs sur la capacité de la Fed à resserrer sa politique monétaire autant qu’elle le prévoit, semblent désormais juger que 3 relèvements – au moins – du taux directeur en 2019 constituent un scénario de plus en plus probable. Et ce, après 4 tours de vis en 2018. Il faut dire que “l’économie américaine dépasse les attentes et avance plus vite que les autres. La confiance des consommateurs est au plus haut depuis 18 ans, tandis que l’indice manufacturier a atteint un sommet de 15 ans. Alors que le chômage est historiquement faible, que Wall Street enchaîne les records et que la politique de Donald Trump stimule l’économie (notamment via sa réforme fiscale, NDLR), la Fed devrait s’attacher à continuer de relever progressivement ses taux directeurs pour maintenir sous contrôle le risque inflationniste”, juge Philippe Berthelot, co-directeur de la gestion obligations chez Ostrum Asset Management.

Reste que le durcissement de la politique monétaire de la Fed “devrait affecter le marché immobilier et celui du crédit aux entreprises, favorisant ainsi un ralentissement de l’économie américaine. Elle pourrait même accuser une assez nette baisse de régime à horizon 2020. Certains intervenants tablent même sur une récession”, relève l’expert. Dans ces conditions, si le taux d’intérêt de l’emprunt d’Etat américain à 10 ans pourrait se hisser à près de 3,5% d’ici un an, il ne devrait pas grimper notablement au-delà, juge-t-il.

Reste une inconnue de taille : l’issue du bras de fer commercial sino-américain. “Les relèvements de droits de douane orchestrés par Donald Trump ont déjà fait flamber les prix à la consommation de certains produits, comme les lave-linges ou les automobiles. Ils contribuent donc à un surcroît d’inflation”, souligne Philippe Berthelot. Ainsi, si le conflit commercial entre Washington et Pékin “ne devait pas bientôt s’estomper, la Fed pourrait agir de façon plus marquée pour calmer l’inflation. Une inflation non maîtrisée n’est pas un scénario actuellement anticipé – et donc intégré dans les cours. Ce n’est pas non plus notre scénario de base. Mais s’il devait se concrétiser, cela changerait la donne. Et les taux d’intérêt à long terme pourraient grimper plus haut que prévu”, met-il en garde.

Du point de vue de l’analyse technique, “si le taux d’intérêt à 10 ans des Etats-Unis devait confirmer le dépassement de la résistance de 3,12% et se maintenir au-dessus de cet important niveau, on pourrait envisager une reprise de la hausse en direction de la barre de 3,67%”, juge Jean-Luc Attal, gérant de fonds obligations chez Ostrum Asset Management. “Une clôture hebdomadaire – c’est-à-dire de fin de semaine – au-dessus de la barre de 3,12% confirmerait la rupture haussière”, précise l’expert, “d’autant plus que l’on attend la publication, ce vendredi, de l’emploi ainsi que de l’évolution des salaires”.

Les taux d’intérêt devraient aussi remonter en zone euro…

De ce côté-ci de l’Atlantique, les taux d’intérêt à long terme devraient eux aussi être orientés à la hausse, “même si la Banque centrale européenne ne devrait pas remonter son taux directeur avant l’été prochain”, relève Philippe Berthelot. “L’expansion économique et l’arrêt, d’ici la fin de l’année, du QE (plan de rachats d’actifs – majoritairement des titres d’emprunts d’Etat de pays membres de la zone euro – massifs de la BCE, qui a mis les taux d’intérêt sous pression ces dernières années) pourraient en effet pousser les taux à long terme à la hausse”, souligne l’expert d’Ostrum Asset Management.

Il faut dire que la fin du QE signifie que le principal acheteur – au niveau planétaire – de titres d’emprunts d’Etat de la zone euro va mettre un terme à ses emplettes. Le retrait de ce soutien pourrait pousser les taux d’intérêt à long terme (qui évoluent à l’inverse des cours) à la hausse… Le géant de la gestion d’actifs table pour fin 2019 sur un taux à 10 ans de 0,8% à 1,2% sur l’emprunt d’Etat allemand à 10 ans et sur une fourchette de 1,15 à 1,55% pour celui de la France, contre 0,88% à l’heure où nous écrivons ces lignes.

De même, les taux d’intérêt devraient aussi grimper en Italie, d’autant que les agences de notation risquent d’abaisser prochainement la note du pays. Il faut dire que sa dette publique inquiète, alors que la coalition populiste et antisystème au gouvernement ne semble pas opter pour l’orthodoxie budgétaire, même si elle a dernièrement fait un geste pour apaiser les autorités européennes…