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“À PARTIR DE JUIN 2019, LES TAUX DEVRAIENT REMONTER” ESTIME LE PATRON DE BPCE

Nommé début juin 2018 à la tête de BPCE, Laurent Mignon n’a pas tardé à imprimer sa marque. L’ex-patron de Natixis a déjà bouclé plusieurs dossiers sensibles : fermeture du Crédit foncier, arrêt du projet de banque numérique Fidor, réorganisation du crédit à la consommation. Son prochain défi : devenir un gros acteur sur le très rentable marché de l’assurance.

Capital : Quels sont vos relais de croissance dans un contexte difficile ?

Laurent Mignon : Notre premier relais de croissance est la banque de détail, au cœur de notre activité, ainsi que la relation de proximité avec nos clients. Certes, c’est un métier sous pression, où les marges se sont réduites. L’enjeu pour nous est d’élargir notre gamme de services avec des offres toujours compétitives, utiles au quotidien pour nos clients et profitables pour nos banques. La gestion d’actifs, dans laquelle nous avons un vrai leadership mondial, et l’assurance vie, un métier qui croît de 10% par an, en sont deux bons exemples. C’est aussi, de plus en plus, l’assurance dommages, où les banques ne cessent de gagner des parts de marché. Même si nous sommes encore un peu en retard par rapport à nos grands concurrents mutualistes, nous progressons fortement en créant nos propres produits : nous aurons, en assurance dommages, dès 2020 une plateforme commune aux deux réseaux des Banques populaires et des Caisses d’Epargne.

Les banques de réseau ont tendance à réduire le nombre de leurs agences. Est-ce votre cas ?

Le maillage territorial restera toujours essentiel et c’est le point fort de nos deux grands réseaux de banque de proximité. Tout comme nos conseillers bancaires, qui continueront à jouer un rôle central. C’est un « tiers » de confiance pour les clients. Nous aurons peut-être des ajustements à faire ici ou là pour optimiser notre dispositif, mais la réduction du réseau n’est pas un objectif en soi. Notre priorité est de conseiller nos clients de grande proximité et de leur fournir des services de qualité personnalisés.

BNP Paribas a racheté la banque Nickel. Le Groupe BPCE n’était pas intéressé ?

On nous l’a proposé, mais cela ne correspondait pas à notre stratégie.

Vous êtes la seule grande banque à ne pas avoir créé de néobanque numérique. Pourquoi ?

Nous avons fait le choix de ne pas créer une banque ex-nihilo mais de mettre le digital au cœur de notre relation bancaire et de nos réseaux. Voilà pourquoi nous avons arrêté Fidor France. Le mobile est aujourd’hui un canal essentiel pour nos clients. Nous allons continuer à investir pour offrir à nos clients encore plus de services. Le digital est là pour rendre nos clients autonomes. Depuis un téléphone mobile, ils peuvent réaliser des virements, mettre une carte de crédit en opposition, payer grâce à Apple Pay ou Samsung Pay, etc. De la sorte, nos conseillers peuvent se concentrer sur les services à plus forte valeur ajoutée. En revanche, nous sommes toujours à l’affût d’acquisitions dans les fintech, notamment dans les technologies de paiement.

Le Groupe BPCE était intéressé par Ingenico ?

Le paiement est un élément clé dans la relation bancaire. Ce métier connaît une forte évolution, poussé par la technologie. C’est un axe stratégique pour nous car c’est le premier métier bancaire vraiment européen. Le Groupe BPCE, à travers Natixis, veut devenir un acteur majeur sur ce marché. Ingenico a une activité historique, les terminaux – ce n’est pas ce qui nous intéresse – et une autre dans les paiements. Nous avions engagé des discussions pour réfléchir à un potentiel rapprochement industriel sur certaines activités. Le changement de direction à la tête d’Ingenico se traduit naturellement par un réexamen de ses perspectives stratégiques et donc à interrompre nos discussions. En tout état de cause, nous n’avons jamais songé à acheter Ingenico.

Les Caisses d’épargne et les Banques populaires viennent d’affronter l’affaire sur les frais d’incidents de paiement, dévoilée par 60 Millions de consommateurs, avec un mode de comptabilisation des commissions d’intervention défavorable aux clients en difficulté… Quelle réaction ?

A partir du moment où l’on s’aperçoit que le système n’est pas compris, même si nous le considérions comme pertinent, il faut le revoir. Nous avons corrigé le tir en 48 heures. Nous allons ainsi passer d’abord toutes les opérations créditrices d’une journée sur le compte, et ensuite les opérations débitrices. En fin de journée, si le solde du client est débiteur, le compte sera suivi de façon spéciale et des commissions d’intervention seront facturées. Il faut bien rappeler que ces frais correspondent à un service, avec notamment l’intervention d’un conseiller qui va apprécier au cas par cas les opérations qui seront ou non exécutées.

Où en êtes-vous des engagements pris par les banques de limiter les frais d’incidents de paiement pour les personnes fragiles, début septembre et à la suite à votre rencontre à l’Elysée le 11 décembre dernier ?

Tout d’abord, le plafonnement des commissions d’intervention à 4 euros par intervention et 20 euros par mois au maximum pour les personnes fragiles ayant souscrit à l’offre dédiée est déjà effectif. En fait, nos deux réseaux ont décidé que les clients fragiles ayant souscrit l’offre OCF ne paieront pas plus de 16,5 euros par mois pour leurs frais d’incidents. Pour ceux qui n’auraient pas encore souscrit à cette offre, ils bénéficieront d’un plafonnement de 25 euros maximum, ainsi que nous en avons pris l’engagement auprès du président de la République. Ce dernier dispositif va se mettre en place dans les toutes prochaines semaines. Par ailleurs, notre priorité, c’est aussi de s’assurer que nos clients ne tombent pas dans une situation de précarité, en prévenant suffisamment à temps les difficultés, c’est essentiel. Nous avons également décidé de ne procéder à aucune augmentation en 2019 des tarifs de nos services bancaires à destination de nos clients particuliers.

Voyez-vous une remontée des taux en Europe et quelles en seraient les conséquences ?

La remontée des taux est déjà une réalité aux Etats-Unis depuis deux ans. En Europe, la BCE a déjà commencé à réduire ses achats sur les marchés. C’est sain de mettre fin à l’injection de liquidités. A partir de juin 2019, les taux devraient remonter pour tenir compte de l’inflation, même si cela pourrait intervenir au moment où l’économie mondiale ralentira. Mais d’ici là, beaucoup de choses peuvent se passer, ralentissement de la croissance, Brexit, etc. Les taux, c’est notre matière première. Leur remontée serait bonne pour l’ensemble de la finance, c’est particulièrement le cas pour l’assurance vie.. Ce qui est le plus délicat à gérer, pour l’économie, c’est le passage trop rapide d’un état à l’autre. Il ne faut pas que cela se passe trop brutalement. L’Italie a vu ses taux à long terme augmenter fortement en six mois, c’est un mouvement très important qui a eu des effets négatifs sur les banques italiennes, et donc sur le financement de l’économie.

Vous avez décidé de fermer le Crédit foncier, une décision en attente depuis longtemps. Pourquoi ?

Le crédit immobilier est un produit d’appel qui procure peu de rentabilité seul, s’il n’est pas adossé à d’autres activités bancaires. Si vous n’êtes actif que sur ce produit-là, vous avez une marge très faible, même si vous êtes performant comme le Crédit foncier, notamment pour les primo-accédants. Nous avons donc décidé d’intégrer l’ensemble des expertises du Crédit foncier dans nos entreprises. Pour cela, nous avons proposé, au terme d’un dialogue très étroit avec les instances représentatives du personnel, à chaque salarié du Crédit Foncier, à l’exception de ceux devant se consacrer à la gestion des encours, un poste avec des qualifications équivalentes dans le même bassin d’emploi dans les entreprises du Groupe, et principalement les Caisses d’Epargne et les Banques populaires.

C’est techniquement beaucoup plus compliqué qu’une simple fusion car ce sont presque 30 banques qui en absorbent une. Mais les activités du Crédit foncier perdurent !

Dans quel état se trouve notre système financier, dix ans après la crise de 2018 ?

Le paysage réglementaire a complètement changé avec Bâle III (NDLR : renforcement des fonds propres des banques) et la création d’un régulateur européen. Les banques européennes sont désormais plus solides en capital et en matière de liquidité. Mais le marché n’est pas encore consolidé en Europe. Les banques américaines sont clairement sorties renforcées.

En 2008, les cinq plus grosses banques américaines détenaient 40% de part de marché. Aujourd’hui elles sont à 60%. Les cinq plus grosses banques européennes sont restées à 18%. Nous avons besoin d’une union bancaire européenne pour créer quelques grands acteurs. L’assurance, de ce point de vue, est plus européenne que la banque.

Nos entreprises ne sont-elles pas trop endettées ? La Banque de France s’en est inquiétée ?

L’augmentation de la dette des entreprises traduit une hausse de l’activité. C’est plutôt le signe d’une économie en développement, et l’environnement du risque reste satisfaisant. La dynamique de production de crédit des banques françaises a toujours été forte, y compris pendant la crise de 2008. Par ailleurs, les entreprises ont surtout recours au financement bancaire, ce qui n’est pas le cas, par exemple, aux Etats-Unis, où elles se financent majoritairement sur les marchés financiers.

Trouvez-vous que les réformes engagées par le gouvernement vont dans le bon sens ?

Ce sont des réformes structurelles de long terme qui vont améliorer la performance de notre économie. Elles n’ont pas d’impact immédiat et c’est compliqué à une époque où tout le monde veut des résultats rapides ; c’est un sujet très compliqué pour nos démocraties.